Conférence sur l’efficacité, François Jullien

Voici quelques extraits choisis de cette conférence prononcée par François Jullien auprès de chefs d’entreprises et dans le milieu du management. Il distingue les conceptions européenne et chinoise de l’efficacité, à travers le filtre de la stratégie martiale. Deux approches qui se révèlent complémentaires, car bien que fondamentalement différentes, elles ne semblent pas mutuellement excluantes.

La pensée européenne, modélisation et « coup de génie »

« Pour être un bon général, un général « habile », il faut être un bon géomètre. Et la géométrie bien sûr, c’est la modélisation parfaite. » p.17

« Quand on réfléchit à la stratégie, on se rend compte […] que, plus on s’élève dans la hiérarchie militaire, de la tactique à la stratégie, moins la modélisation peut jouer. Au niveau le plus élémentaire, lever ou baisser le fusil, le geste est modélisable et, dès lors, devient machinal. Mais, plus on monte en grade, moins cela convient ; et, finalement, du grand général, qu’attend-on si ce n’est ce qu’on appelle communément, mais paradoxalement, le « coup de génie » ? Car qu’est-ce qu’un coup de génie ? C’est justement laisser de côté toutes les modélisations précédentes, tous les plans d’état major érigés en chambre, et réagir à vif à ce qui surgit de la situation abordée. De saisir au vol les facteurs « porteurs », dirons-nous. Voyez comme ce « coup de génie » fait donc trou dans la rationalité européenne en appelant au secours ce qui en dit la déroute : l’inspiration et son improvisation, par délaissement soudain de l’action concertée. » p 25

« Les « circonstances » : le fameux « brouillard’ d’Austerlitz. Tandis que les troupes alliées sont engagées dans cette manœuvre qu’il est si difficile d’exécuter, […] Napoléon arrive dispos, nous dit Tolstoï, exprimant sur son froid visage le bonheur confiant de tous les amoureux « quand ils sont payés de retour »… […] profitant des évolutions de la nappe de brouillard, il attaque les troupes ennemies sans même qu’elles s’en aperçoivent, rompt leurs lignes, les met en déroute. » p28

« Du côté européen, la pensée de modélisation a conduit à penser l’efficacité en termes de moyen-fin ». […] Si je me reporte une fois encore à Clauzewitz, telle est bien sa maxime de l’efficacité, énoncée sous forme kantienne, comme un impératif stratégique : tu viseras le but le plus important, le plus décisif, que tu te sentiras la force d’atteindre ; tu choisiras à cette fin la voie la plus courte que tu te sentiras la force de suivre ». » p36-37

Le modèle chinois : exploiter silencieusement le potentiel de situation.

« L’image que privilégient les traités chinois de stratégie nous renvoie à notre expérience la plus commune – sans que donc s’y mêle aucun mystère ; […] Prenez en effet ce cas typique : si vous amassez de l’eau en haut d’une pente en dressant un barrage pour la retenir, vous pourrez calculer, en fonction de la masse d’eau accumulée et de l’inclinaison de la pente qui est sous elle, la force avec laquelle, si vous ouvrez une brèche, l’eau aussitôt va dévaler, emportant en son cours tout ce qu’elle pourra rencontrer. C’est exactement la même image qu’on trouve du côté chinois. […] Le grand général sera précisément celui qui sait toujours trouver de la pente sous lui : il verra ainsi dévaler ses troupes comme l’eau qui suit la seule inclinaison du terrain, sans avoir à peiner ; en même temps que, pareil à cette eau, il emportera tout sur son passage, sans que rien puisse lui résister.   » p30 -31

« Telle est la grande règle de la stratégie chinoise. Tant que ce n’est pas mûr, je favorise le mûrissement et ne force pas ; mais, quand le fruit est mûr, qu’il est prêt à tomber, je n’ai plus qu’à le cueillir, cela va sans faillir : la victoire, comme il est dit, « ne dévie plus ». Si je n’engage le combat que lorsque j’ai déjà gagné, je gagne à tout coup, sans dépense et sans résistance. Je ne cours plus de risque. Nul besoin de prier les dieux ou de consulter l’augure. » p40

« La Chine est la grande civilisation qui n’a pas connu d’épopée. Non qu’elle l’ait perdue, mais elle n’y a pas été conçue. La Chine est sans barde et sans aède. […] pensant l’effectivité à partir de la maturation discrète de la plante, que favorise indirectement le paysan, la Chine ne pouvait qu’être indifférente à cette magnification et théâtralisation de l’action – la rendant éminemment spectaculaire – du poème épique. p52-53

Ni sacrifice ni abandon…

« Mais cette illustration de l’efficience se limiterait-elle aux seuls cas chinois ? Je me demande notamment si celui qu’on a appelé « un grand politique », en Europe, n’est pas précisément aussi quelqu’un qui sait user du potentiel de situation […] Je songe, par exemple, au général de Gaulle. Son fameux passage à Londres, notamment, comment l’interpréter ? Il est clair que, en juin 1940, en France, il n’y a plus de potentiel de situation : plus aucun ressort sur quoi s’appuyer, c’est « plat ».[…] je crois que, parce que le Général a su coupler à ce moment l’héroïsme mobilisateur du Non, du Refus, avec l’intelligence stratégique de ce qu’était alors le potentiel de situation, sa conduite fut effectivement celle d’un grand homme. Il ne s’est ni sacrifié ni découragé. » p87

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