« Sortir de sa zone de confort »: l’adaptabilité comme philosophie

Je viens de relire un article publié par Isabelle Barth le 25 mars 2016, dans lequel elle expose sa définition de la « zone de confort » et l’intérêt de s’extraire de cette fameuse zone.

Elle relève trois points qui permettent d’éviter l’écueil du confortable : se mettre en danger, aller vers les autres, et se remettre en situation d’apprentissage. Elle se base notamment sur l’exemple (théorique) d’un enseignant qui cesse de questionner sa pédagogie, la nature et les contenus de ses cours, voire même ses propres compétences. Au lieu de nourrir l’échange avec ses élèves, il se replie sur son expertise qui augmente tranquillement au fil des ans, et s’éloigne de plus en plus de son public. De sa vocation, même, pourrait-on dire.

J’en profite pour me présenter : je suis une ancienne prof d’arts plastiques, la production de contenus web est aujourd’hui mon activité professionnelle, et je suis par ailleurs devenue aïkidoiste. Ou Aïkidoka ? …Bref, je fais des roulades sur des tatamis environ trois fois par semaine !  Et je cours. Enfin, j’apprends à courir.

Le confort est plus risqué que le mouvement

En tant qu’enseignante, j’ai pu expérimenter très concrètement ce risque de la tranquillité dans l’activité professionnelle. En quatre ans de pratique, j’ai compris que plus je cédais à la facilité du connu (on est parfois fatigué ou en manque de créativité…), moins je réussissais à capter l’attention de mes élèves. Les situations de cours vues et revues n’intéressaient absolument pas mes ados. Pour entrer en relation, chose fondamentale s’il en est dans l’enseignement des arts plastiques, je devais sortir de ma zone de confort :

remettre en question la situation de cours (non, on n’est pas obligé d’être assis à une table pour apprendre quelque chose).

remettre en question mes croyances sur la nécessité d’avoir un auditoire silencieux (parfois symptôme d’ennui et de dépit, plus que de concentration).

questionner ma manière d’entrer en relation avec les élèves, accepter d’être dans une situation d’égal à égal, pour co-construire la connaissance, tout en la guidant, plutôt que d’être dans une dynamique top > down.

Autant de manières de sortir de sa zone de confort pour l’enseignant, qu’il a fallu appréhender sur le terrain et par l’expérimentation, avec beaucoup de tâtonnements. Lorsque j’ai quitté l’éducation nationale, et bien qu’heureuse d’avoir expérimenté cette voie professionnelle, j’avais ce regret : peut-être aurais-je mieux exploité le potentiel de ces quatre années en tant qu’enseignante, si j’avais appris plus tôt à sortir de ma zone de confort, au lieu d’apprendre à structurer une séquence de cours, à justifier sur le plan théorique la logique des « consignes » ou la manière d’évaluer de le « travail ».

 

On n’apprend pas la souplesse en observant un roc.

Véritablement, et en particulier dans le domaine des arts, est-ce bien le principal que d’apprendre répondre à une consigne ?  Ne devrait-on pas plutôt, à la lumière de ce que sont les arts plastiques, aider les adolescents à développer des qualités telles que l’autonomie, la capacité à être force de proposition, la collaboration, la créativité, l’envie de rêver et de penser « out of the box« , la résilience….?  Et comment aider l’émergence de ces qualités lorsqu’on focalise l’attention de l’enseignant sur la nécessité de faire respecter un cadre aussi pesant que celui de la didactique des arts plastiques ?  Certains y arrivent, et s’appuient avec succès sur un cadre rigide pour faire émerger de formidables dynamiques de groupe en classe, et un investissement des élèves dans la grande question des arts plastiques. Mais je doute que l’on puisse considérer ce cas comme le plus fréquent, et la plupart du temps, cela passe d’abord par quelques années difficiles, pour « se faire la main ». Quid des élèves qui passent leurs quatre années de collège avec de jeunes profs en quête de sens ?

Lorsque la relation enseignant-élève s’installe de manière « juste », le lien est vivant, et on sort de la dichotomie « adulte-enfant ». On se trouve dans une relation d’amélioration mutuelle et continue, et bien que cela ne soit jamais « confortable », c’est aussi beaucoup plus constructif et satisfaisant sur le long terme. Et si les enseignants étaient formés à cette souplesse plutôt que de devoir l’acquérir dans la souffrance ? Est-ce qu’on n’aurait pas là une parfaite situation « win-win » ?

Devenir un roseau plutôt qu’une brique : l’adaptabilité en Aïkido.

Je termine avec une comparaison issue du monde de l’Aïkido. L’apprentissage se fait de maître à élève, mais également entre élèves. Par ailleurs, l’enseignant lui aussi développe son art grâce au contact avec les débutants.

Arrêtons-nous sur la pratique entre élèves, pendant un cours. Une fois que la technique a été montrée par l’enseignant, on travaille avec un-e pratiquant-e avec qui, la plupart du temps, on n’est pas spécialement bien « accordé ». Que notre partenaire soit beaucoup plus « gradé-e » ou beaucoup moins, que cela soit un homme, une femme, un-e ado en crise, un enfant… La rencontre est rarement « facile ».  On peut pratiquer avec un monsieur qui vient une fois par semaine pour bouger, une jeune fille de 14 ans déjà spécialiste de la gymnastique et qui apprend l’Aïki avec une facilité déconcertante, un jeune au niveau intermédiaire et sur-motivé par la préparation de son prochain grade… Vitesse, poids, puissance musculaire… toutes ces variations sont autant d’inconforts lors de la rencontre initiale.  Ce n’est pas forcément simple, de s’adapter à tellement d’autres que soi. C’est même parfois une épreuve ! Mais le gain est immense : on apprend à être véritablement en relation. Au lieu de réagir « comme on a appris », on réagit en fonction de ce qu’apportent les circonstances et le partenaire. On devient agile.

Isabelle Barth terminait son article avec cette conclusion : « Sortir de sa zone de confort est donc un nécessaire défi, si ce n’est pas pour moi, c’est pour mieux respecter les autres. » J’en arrive au même point, par un autre chemin : que je sois l’ancienne enseignante d’arts plastiques ou l’étudiante en Aïkido, je sais que chaque individu a potentiellement quelque chose à m’apprendre. Un constat qui, indiscutablement, amène à respecter les personnes qui croisent notre chemin.

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