Uchi-Deshi : Pourquoi aller à l’extérieur pour être élève interne

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Cet article s’articule dans un contexte de réflexion autour de la pratique d’un art martial traditionnel en tant que développement de soi.

Uchi-Deshi : pratiquant vivant directement dans le dojo pour une période donnée, avec un fort lien avec son enseignant. Il doit à la fois participer à tous les cours, et s’occuper de l’entretien du lieu.

Pourquoi aller à l’extérieur pour être élève interne ?
S’extraire de soi pour devenir profondément soi
ou : « De l’impossibilité de parler de l’Uchi-Deshi sans englober l’Univers… »

2017.

Le monde est ravagé par les êtres humains. En réalité, l’espèce homo sapiens n’est qu’un pet de mouche, en durée et en espace occupé, sur tout le vivant qui peuple la planète Terre, d’aujourd’hui, d’hier et de demain. Ceci étant dit, et ce dernier remis dans sa niche (écologique, il va sans dire), me voilà libéré de toute prétention planétaire. Quand à l’humanitaire, pesant pour 1/7 milliardième, je ne vais pas faire preuve de diptérophilie. Me voilà simplement responsable de mon unique existence et des interactions directes qui en émanent. La bien maigre énormité que voici !

De mes pattes de mouche, laissez-moi vous décrire celle qui m’a piqué, alors que j’admirais ses congénères voler. Ce fut un choc pour un gobe-mouche comme moi, et dans tout mon être, je pus les entendre battre des ailes. Le hasard n’existe pas, cette coïncidence a fait mouche. Bien loin de moi l’idée de la prendre (vous savez bien que je ne ferais pas de mal, pas même à celle-ci), je décidai de devenir fine-mouche. La belle affaire! En tant que minimaliste, je ne pourrais en avoir de non-résolue (d’affaire, bien évidemment).

Tout comme la mouche, croyant être le centre du monde volant, je prends cette place qui est la mienne pour pouvoir me résoudre et me dissoudre à être. Si je ne souhaite plus être moi, c’est à cause de la rigidité conceptuelle qui cristallise ce « moi ». Devenir soi-même, c’est définir ce qui est moi de ce qui n’est pas moi. Définir ce qui est moi, c’est délimiter un cadre, un gros fourre-tout avec des frontières en barbelés : Je suis ça. Baliverne !

Je suis moins que moi et parfois plus que moi. Plus encourageant encore, le moi de demain n’existe pas encore, alors que celui de hier n’est plus qu’une ombre. Pour être moi sans être moins, je me déclare inventeur. Inventeur de ma propre existence, interactions comprises. Je suis déjà moi. Vouloir devenir ce que je suis est mortifère. Non ! Je veux devenir autre que moi. M’inventer et le réinventer sans cesse, dans le mouvement. La verticalité est ce que je manie, traversant une multitude d’autres mois, autre moi potentiel qui se réalise. S’inventer, encore et toujours. Devenir autre que moi. Et autre. Réfléchir, c’est fléchir deux fois. Le mouvement est la clef. Clef qui ouvre sur le champ des possible (pour ma part, plutôt une forêt primaire ou une montagne).

Alors, oui, pour devenir autre que moi (l’autre devenant hôte quand j’y suis, l’hôte étant autant celui qui accueille que celui qui est accueilli), il faut s’extraire. Aller vers le dehors. Ce dehors, espace de liberté en chacun de nous.

N’est-ce pas là une vision possible de l’Uchi-Deshi ? Incarner l’extérieur en soi-même ? M’extraire de moi pour devenir moi ? Shoshin, l’esprit du commencement ?

L’Uchi-Deshi est cet outil pour n’être (et naître) à soi, aux autres et au monde (et au cosmos, aux galaxies lointaines, très lointaines). Mais avant l’Uchi-Deshi, qui est un outil, regardons le chemin : l’Aïkido. La Voie de l’Harmonie des Énergies. Parfait, trois concepts aux définitions diverses et (a)variées. Je ne vais pas en vomir de nouvelles. Il y a un temps pour tout, et j’aurais honte de me faire surprendre en plein onanisme intellectuel. On pendra les concepts à la lanterne !

Par contre, quelles bribes de réalités puis-je accoucher ici ? Quelle légitimité mon moi impermanent perçoit-il en contact avec cet « art martial » ? Un art martial, c’est peindre des obus ?

Difficile, dans notre société, de parler de la mort. Sujet tabou. On enferme la faucheuse dans des bâtiments, on la combat, on la craint, on finit par la faire disparaître entre quatre planches et à l’enterrer six pieds sous terre. Mais la revoilà. Elle fait la une des journaux, elle est traquée dans les laboratoires, poursuivie par l’inquisition. La mort et ses symboles doivent périr, c’est une question de survie. On diabolise la mort en oubliant de sacraliser la vie. Pire encore, il y aurait la mort d’un côté, omniprésente et insaisissable, jouant de la harpe avec le fil – bien trop tendu- de notre vie, et de l’autre coté, la pauvre vie, orpheline dans un monde de noirceur, vouée à se battre pour triompher, ou du moins gagner du temps face à la hideuse créature. La mort, n’a-t-on donc trop souffert de ton infamie ?

Bon, je vais me et nous faire une révélation :

La mort n’existe pas.

Et même une deuxième :

En fait, si, elle est en nous.

Sacrebleu ! Il faudra s’opérer pour nuire à la bête. Les choses ont l’importance qu’on leur accorde, et franchement, faire tout un tabac autour de ce tabou… Elle doit bien être mort de rire. Je suis la vie, je suis la mort. Et devine quoi, toi aussi. Ne plus voir la mort comme un voile noir qui plonge la vie dans les ténèbres, ça change certaines choses. Et permet, peut-être, une brèche où les arts martiaux peuvent s’engouffrer. La mort n’est plus un ennemi (jamais assez) lointain, mais une présence en nous. Chouette, une nouvelle amie !

La martialité, c’est l’équilibre entre la vie et la mort. Et on peut en faire tout un art. Bien sûr, la martialité, c’est aussi débroussailler son chemin. Vous savez, cette succession de moi(s). Elle permet de toujours apercevoir son chemin, de le dégager grâce à la vigilance. Comme la machette qui permet d’avancer en pleine jungle. Pas après pas, moi après moi. Un équilibre, c’est être entre deux déséquilibres. Ne pas choisir pour ne pas subir.

La martialité est un fil tendu où, en tant que funambule, j’avance. La vie est un papillon sur ma droite. Pour l’observer, je ne dois pas tenter de l’attraper, sinon, il s’enfuit. La mort est le vide sur ma gauche. Elle est présente, mais non menaçante. Si je reste concentré sur le vide, je tombe (et donc je passe l’arme à gauche). Le fil doit avoir la bonne tension. Trop lâche, je tombe. Trop tendu, il craque. Pour être tout à fait juste, il faut préciser que je suis à la fois ce « moi » qui avance, mais aussi le fil, le papillon et le vide. Tout un ensemble.

L’art martial est donc cet équilibre. Le moi n’est qu’une partie de l’ensemble. Autrui, l’autre, bien loin d’être l’enfer, est un miroir. Un moyen de rectifier son équilibre. Pour peu que l’on considère autrui comme une entité propre et distincte… Mais, comme pour mon « moi » qui n’est pas mon « tout », autrui n’est peut-être pas si séparé de mon funambulisme.

Voilà déjà de quoi donner matière à être cette fine-mouche sur le fil !

L’art martial, et particulièrement l’Aïkido, n’est pas composé uniquement de martialité. Le terme « art martial » est trop restrictif. Inévitablement restrictif, car chaque pratiquant cueille les fleurs au bord de son chemin pour créer le bouquet unique et profondément personnel nommé : « art martial ». Détailler chaque fleur est une tâche longue, sûrement un peu ennuyeuse et certainement impossible. Cependant, ce bouquet est visible chez son créateur pour celui qui a appris à regarder. Je dirais même visible au bout des doigts.

L’Aïkido propose un cadre pour les mouvements. Le mouvement étant la caractéristique du vivant, de l’organisme complexe que nous sommes (et peut-être aussi à une échelle encore plus grande : communauté, planète, cosmos…) à la cellule, nous retrouvons le phénomène de mouvement universel de contraction-expansion. Un cours d’Aïkido n’est rien d’autre que cela. Je prends, je donne, je transforme, je casse, je construis… Par le mouvement, mis en œuvre sur un support qu’on appelle les techniques, je m’inscris dans l’univers, et me fais exister (étymologiquement : être debout).

Sans le mouvement, existerais-je ? La pensée même prend naissance dans le mouvement… n’en déplaise à Descartes.

Et que dire des émotions et des « sauts » d’humeurs !

L’Aïkido propose des techniques qui visent à se préserver et à préserver les autres. Je peux donc vivre intensément et longtemps. Non pas qu’il me soit intéressant de vivre vieux, cependant, j’apprécie mieux le présent si je ne sens pas le moment arrivant comme étant le dernier. Simple instinct de survie. Vivre chaque moment comme si c’était le dernier, c’est bien, vivre chaque moment comme si c’était le premier, c’est mieux.

L’Aïkido me laisse avoir le temps (par sa nature non-compétitive avec le reste du monde) et le choix d’identifier et de cueillir les plantes sauvages bordant ma voie. C’est mon ikebana personnel. Et si je trouve fleur à mon goût, c’est grâce à ceux qui m’ont précédé, croisant ma route et ayant laissé tomber quelques graines de leurs arrangements floraux, qui ont à leur tour germé…

Être Uchi-Deshi, c’est s’extraire de soi.

Aller dans le grand extérieur, hors de sa zone de confort, de ses habitudes, des ses routines. Être Uchi-Deshi, c’est reconnaître que je ne suis pas seulement « moi » et que les autres ne sont pas hermétiquement « autre ». Ni dieu ni maître, simplement parce que le maître n’est pas autre chose que le ruisseau qui reflète mon image ainsi que les arbres autour de moi. Croire que je suis une entité séparée et que, « quand je veux, je peux » me condamne à finir en un point. Partant de moi, de ce point, je fais ma trace, en tournant autour, en élargissant petit à petit ce cercle. J’englobe de plus en plus de choses, en repassant près de mon ancienne trace, mais avec un peu plus de recul à chaque fois. Ainsi, chacun peut créer son Biran : sa tempête cosmique. Le moi est toujours là, au centre, mais pris dans et épris de la tempête cosmique. Positivement.

Créer son Biran nécessite d’harmoniser les énergies, émotions, puissances, pressions… qu’elles émanent de soi, de l’environnement ou d’un hypothétique autre ou ennemi (vous avez compris que plus le cercle s’élargit, moins la notion d’ennemi a de la place pour revendiquer son statut). Et devinez quoi ? Il paraît que l’Aï-Ki-Do donne des pistes pour que même une mouche comme moi puisse être maître dans ma tempête…

M.Mih, Janvier 2017

Le dissensus est une richesse, ce texte ne reflète que ma pensée au moment où je l’ai écrit. A peine publié, il appartient déjà au passé.

Et aussi :

-Deviens qui tu es : devenir soi, devenir autre, devenir commun (article sur le blog d’Etienne Lang)

-Référence à Nietzsche, à Damasio, au Birankaï

4 commentaires Ajoutez le votre

  1. study dit :

    Intéressant, je pense que mourrir et renaître, cela peut être un cercle magique ou un cercle infernal mais c’est le cycle de la Vie et de la mort et de la vie après la mort, etc…
    Alors en Uchi deshi pourquoi pas….

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